Énigme N° 7Il charcutait tout... sauf la musique


Quel chanteur, devenu baryton Martin de renommé international, fut découvert car il chantait dans sa boutique de charcuterie tout en découpant la viande ? Longtemps habitant d’Eaubonne, il y décède en 2010.

Réponse courte : Il s’agit de Camille Moreau, plus connu sous son nom de scène Camille MAURANE, né à Rouen en 1911. Élevé dans un foyer où la musique tenait une place importante, il se trouve très tôt obligé de gagner sa vie après le décès de sa mère et le remariage de son père. Il devient donc charcutier à Caudebec-lès-Elbeuf. C’est alors que son beau-frère l’entend chanter en travaillant, remarque sa belle voix, et l’encourage vivement de s’inscrire au concours du conservatoire de musique de Paris...Sa carrière est lancée !

Réponse détaillée : Camille naît le 29 novembre 1911 à Rouen. Son père, Robert, est pianiste, élève de Massenet, professeur de chant et de piano ; la mère, Marguerite, excellente chanteuse amateur à la voix claire. Camille commence à chanter comme enfant à la Maîtrise Saint-Évode de la cathédrale de Rouen avec l'abbé Bénard pendant trois années.

La disparition tragique de sa mère et le remariage de son père l’amène à quitter la maîtrise pour travailler comme apprenti chez un commerçant pendant plusieurs années. Il se marie à l’âge de 20 ans avec Marie-Françoise Hauchard, fille de tisserands normands, et se met à son compte comme charcutier à Caudebec-lès-Elbeuf. Les choses auraient pu en rester là et Camille serait resté longtemps charcutier, mais le destin a voulu que la voix de Camille soit « redécouverte » et qu’il renoue avec la tradition familiale après 12 ans.

La suite nous est racontée par un journaliste du « Journal d’Elbeuf » sous le titre « Maurane, le chanteur des poètes »1

« Le fabuleux destin de… Camille Moreau, baryton martin de renommée internationale, dont la carrière est née à Elbeuf, grâce au pharmacien Louvel.

La réussite, le succès tiennent parfois à peu de choses. Disparu presque centenaire en 2010, l’artiste lyrique Camille Maurane en est le parfait exemple. Rouennais d’origine, il a en effet vu sa carrière prendre naissance à Elbeuf, par la magie d’un coup de fil du pharmacien Louvel à un ami parisien (…)

Le décès de sa mère vient bouleverser son adolescence et la recomposition du foyer paternel l’oblige à chercher du travail pour gagner sa vie, ce qui l’éloigne de la musique. Après une longue parenthèse, il redécouvre sa voix et renoue avec le chant dans les chœurs églises, après son mariage, en 1932 à Rouen, avec Marie Hauchard, de deux ans son aînée et originaire d’Hautot-Saint-Sulpice. Cette dernière est alors employée de commerce place du Vieux Marché, alors que lui-même, domicilié rue Auguste-Houzeau, exerce le métier de… charcutier ! À cet instant, Camille Moreau est certainement à cent lieux de s’imaginer la carrière qui va être la sienne. Et pourtant…


Charcutier à Caudebec-lès-Elbeuf

C’est alors qu’intervient le coup de pouce du destin, où plutôt de son beau-frère, Marcel Hauchard. En 1936, alors que Camille Moreau est charcutier à Caudebec-lès-Elbeuf (ses clients l’entendent parfois chanter dans son laboratoire depuis le magasin !) ce dernier est employé à la pharmacie Louvel, place du Calvaire à Elbeuf – qui a vu naître une dizaine d’années plus tôt la vocation de Carrington, le célèbre illusionniste – à nettoyer les bouteilles et autres flacons, « arpète » en quelque sorte !

La suite, c’est Jean Lesueur, fils d’Hyppolite Lesueur, alors premier préparateur en pharmacie et ayant assisté à la scène, qui nous la raconte. « Georges Louvel et son épouse Thérèse étaient de grands amateurs de musique. Lui jouait de la flûte, elle du piano. Il leur arrivait très souvent de se déplacer à Paris ou de recevoir dans leur maison à Saint-Pierre-des-Fleurs, l’Araucaria, pour jouer avec des amis. Louvel était un homme autoritaire et assez fier. Quand des musiciens venaient le voir à Elbeuf, ils jouaient un ou deux morceaux et le personnel de la pharmacie – mon père, l’aide pharmacien et l’apprenti – était convié à assister à leur mini-récital. C’est ainsi qu’un jour est venu un grand chanteur. À l’issue de sa prestation, Louvel s’extasia devant son talent, demandant à ses employés ce qu’ils en pensaient. Mon père et son collègue acquiescèrent mais Hauchard, qui n’avait pas sa langue dans sa poche, ne fut pas du même avis. “Vous savez, votre chanteur, c’est un rigolo. À côté de mon beau-frère, c’est rien”, lui déclara-t-il tout de go. Interloqué, Louvel tenta de lui expliquer que ce n’était pas possible, qu’il n’y connaissait rien puis, piqué au vif, vexé qu’on puisse le contredire et lui tenir tête, lui dit : “S’il est si bon, vous le prévenez et vous lui dites de prendre rendez-vous avec moi pour que je l’écoute”. Et quand il l’a écouté, il a été subjugué par sa voix exceptionnelle. Il lui a dit qu’il ne fallait pas qu’il reste là, qu’il perdait son temps ».

Georges Louvel, qui ne manque pas de relations à Paris, téléphone donc au flûtiste Blanquart, des Concerts Colonne, pour lui recommander le jeune homme.


Simple comme un coup de fil !

Réponse peu enthousiaste, suffisante toutefois : « J’en entends tout le temps ! Puisque c’est vous qui m’en parlez avec chaleur, dites-lui tout de même qu’il vienne ». Le miracle est en marche, car la manière dont le futur pensionnaire de l’Opéra-Comique va rebondir tient véritablement du miracle. Et cela pour trois raisons. C’est d’abord une chance que son beau-frère n’ait pas été un « béni-oui-oui » car, sans sa réflexion, il serait sans doute resté charcutier. Camille Moreau est d’autant plus chanceux que Georges Louvel va décéder peu de temps après, le 17 décembre 1936, et qu’il arrive à l’âge limite pour se présenter au concours d’entrée du Conservatoire de Paris. Ouf, il était temps !


L’âge limite pour entrer au conservatoire

À l’examen d’octobre 1936, l’élève de vingt-cinq ans, qui étonne le jury, est admis haut la main dans la classe de la mezzo-soprano Claire Croiza, et les cours d’opéra-comique de Pierre Chéreau. C’est avec cette grande « diseuse » du chant français qu’est Claire Croiza qu’il acquiert cette diction si remarquable, claire, naturelle, qui sait donner tout son poids au texte sans jamais pour autant sacrifier la ligne vocale.

Sa première année d’études est sanctionnée d’une médaille de solfège et une première de vocalise. La deuxième, en 1938, d’un deuxième prix de chant. La troisième d’un premier prix de chant et d’un deuxième prix d’opéra-comique. Enfin, en 1940, le premier prix d’opéra-comique, à l’unanimité, couronne le tout.


Quatorze années à l’Opéra-Comique


La même année, il débute, sous le nom de Camille Moreau, dans le rôle du Moine musicien du Jongleur de Notre-Dame de Massenet, à l’Opéra-Comique, à Paris. Il y reste quatorze ans, occupant les emplois de baryton martin (ou baryton léger, voix légère, dotée d’un aigu facile, la plus proche de celle du ténor), et y triomphe dans le rôle-titre de Pelléas et Mélisande de Debussy (précisément écrit pour ce type de voix), qu’il incarnera aussi sur de nombreuses scènes, en France et à l’étranger. Il est « un Pelléas inoubliable dont le naturel et la beauté vocale sont encore, aujourd’hui, un modèle », écrira Michel Parouty.


Il incarne Moralès (Carmen de Bizet), Frederick (Lakmé de Léo Delibes), Octave (Les Caprices de Marianne d’Henri Sauguet), Pédrille (L’Enlèvement au sérail de Mozart), Marcel (La Bohème de Puccini), Yakuside (Madame Butterfly de Puccini) … Il apparaît également dans de nombreuses opérettes. Mais Camille Maurane, le nom de scène qu’il adopte rapidement, est avant tout récitaliste et concertiste, et son domaine d’élection est la mélodie française, dont il se fait l’ardent défenseur dans le monde entier.


Une prédilection pour Fauré


L’élégance naturelle de son chant, sa diction parfaite, son phrasé sans emphase, son articulation naturelle, sa musique empreinte de la plus grande simplicité apportent à la mélodie française ce dont elle manque tant de nos jours : l’élégance.


Il est l’un des plus grands interprètes du Requiem de Fauré – personne mieux que lui n’a respecté l’indication du compositeur ariégeois, qui souhaitait pour cette œuvre « un baryton silencieux comme un cantor » – ce qui ne l’empêche pas de devenir un des premiers artisans du renouveau de la musique baroque dont il se fait un fervent défenseur, contribuant à redonner à cette musique les lettres de noblesse que lui déniait alors le public. On pense tout particulièrement à Rameau, dont il permet de réévaluer l’héritage, redonnant vie et corps à Castor et Pollux ou aux Indes galantes notamment.


Profondeur et humanité


Ce goût pour la musique ancienne ne saurait faire oublier son implication dans la musique de son temps. Le soin qu’il apporte à la lecture des mélodies de Chabrier, de Poulenc, de Ravel ou de Debussy dégage une vérité poétique incomparable. Sans jamais pousser l’affectation des textes, qu’ils soient signés Paul Verlaine, Alfred de Musset ou Edmond Rostand, Camille Maurane s’attachait à les dire comme s’il devait les lire sans les chanter.

Et c’est bien cette humanité que Maurane n’aura eu de cesse de rendre palpable dans ses interprétations, n’utilisant la voix que comme moyen, véhicule de l’émotion, jamais comme fin en soi. Ce refus de briller sera d’ailleurs l’une des clés de son legs en tant qu’enseignant, lui qui professera près de vingt ans durant au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (1962 à 1981), sensibilisant toute une génération d’élèves à l’indispensable clarté de la diction pour les mélodies françaises.


L’expression suprême de l’âme


Camille Maurane enregistre beaucoup, et ce dès le début de sa carrière chez Pathé, Philips et surtout Erato qui possède aujourd’hui l’essentiel des enregistrements. Pour le préambule à la réédition japonaise de l’intégrale de ses enregistrements pour Erato, Camille Maurane signe, d’une écriture soignée, ces quelques mots : « La Philosophie Platonicienne nous enseigne que : La Musique est un bienfait des Dieux », résumant ainsi sa conception artistique.


Camille Maurane décède dans sa maison d’Eaubonne (Val-d’Oise), le 21 janvier 2010, à 98 ans. Ses obsèques ont lieu le vendredi 29 janvier en la cathédrale de Rouen, suivies de son inhumation au cimetière monumental de Rouen.


« Le chant français est un chant très subtil, et lui en avait le secret. Il disait que ce qui l’avait amené au chant, c’était la poésie française », déclare à sa mort le ténor Michel Sénéchal. C’est pourquoi il a si souvent mis son art au service des poètes.


Pour Camille Maurane, le chant était l’expression suprême de l’âme. Une âme qui, dans son cas, à travers des lueurs d’espoir, avait dû subir une interminable asphyxie de plus de dix années avant d’être libérée. Mais pour quel résultat ! »


Par ailleurs grand pédagogue, Camille Maurane a enseigné pendant quelque trente ans au Conservatoire de Paris, jusqu'en 1981. Il reçoit le Grand prix de l’Académie du Disque français (1954), et le Grand prix du Disque (1956)2

Il habita longtemps notre ville, à la lisière d’Ermont. Son épouse et lui auront 7 enfants, portant tous le patronyme désormais officiel de MAURANE.

Vous trouverez sa discographie complète sur sa fiche Wikipédia, et plusieurs extraits où l’on entend sa belle voix sur YouTube ou Deezer.

- Paul MORSE, juillet 2017

1  Article paru dans le "Journal d'Elbeuf" du 3 mars 2014, par Patrick Pellerin

2  Source: Who's Who in France


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