Énigme N° 10 - De l’éclat de bois à l’éclat de son


Quel ébéniste eaubonnais, militant syndicaliste et anarchiste, mort à Eaubonne en 1925, était le grand-père de deux grands musiciens et de 3 arrières petits-enfants, tous musiciens de renommée internationale ?
Réponse courte : Peut-être ne le savait-il pas, mais tous ses descendants, à partir de son petit-fils, sont devenus musiciens : chefs d’orchestre, violoncelliste, professeur de musique, pianiste, flûtiste, et mezzo-soprano... Ce sont les 2 petits-enfants et les 3 arrières petits-enfants de Joseph Jean Marie TORTELIER, menuisier Eaubonnais mort en 1925.

Réponse détaillée : Joseph Tortelier est le fils d’un cantonnier et facteur breton, il naît à Bains-de-Bretagne en décembre 1854. Son père meurt jeune, laissant sa mère seule avec quatre enfants à élever. A 11 ans Joseph quitte l’école et devient apprenti menuisier, mais son instituteur continue à l’aider à compléter son instruction. À 18 ans, il s’installe à Rennes, y fait venir sa mère et ses sœurs, puis se marie en octobre 1878 avec Anna Maria Ferron.


Militant syndicaliste, propagandiste de l’idée de la grève générale


C’est en 1882 que l’on commence à le remarquer comme militant syndicaliste. Tortelier est un des signataires de la commission d’augmentation des salaires de la Chambre syndicale des menuisiers, adhérente à la Fédération des travailleurs socialistes de France (FTSF). Il est, cette année-là, délégué des menuisiers de la Seine au congrès socialiste de Saint-Étienne. Il est ensuite élu au conseil national de la FTSF.1

L’année suivante, Tortelier organise une manifestation des ouvriers sans-travail le 9 mars 1883 à l’esplanade des Invalides, où est également présente Louise Michel. Mais la manifestation dégénère : Tortelier, comme ses camarades, sont tous condamnés à trois mois de prison. En désaccord avec la FTSF qui critique la violence de la manifestation, Tortelier démissionne, et dans sa lettre dit « Ainsi, […] les ouvriers sans travail devront mourir de faim […] plutôt que de protester publiquement, parce qu’ils dérangeraient les prétendus révolutionnaires dans leurs organisations. ». Son engagement rejoint, dès lors, celui des mouvements anarchistes.

Le 5 janvier 1885, à l’occasion des obsèques de la mère de Louise Michel, qui sont suivies par plus de 6 000 personnes, Tortelier fait un discours au nom des groupes anarchistes. En 1886, dans son livre « La France socialiste », le journaliste Mermeix le considère comme un des « anarchistes les plus marquants ». Charles Malato... écrit de lui : « Comme propagandiste, personne n’a fait autant que Tortelier : travailleur laborieux et modeste qui, des années durant, a craché ses poumons pour convertir ses frères de misère à ce qu’il sentait vrai et juste, s’élevant souvent, lui prolétaire sans aucune culture que celle qu’il s’est donné, à d’admirables hauteurs d’éloquence. »2 « Ce n’est que par la grève universelle que l’ouvrier créera une société nouvelle, dans laquelle on ne trouvera plus de tyrans » dit-il en 1888.

Joseph Tortelier est le principal organisateur du congrès anarchiste international qui se tient en 1889 à Paris. En 1891, il se rend aux États-Unis où il fait une tournée de neuf conférences auprès des mineurs francophones de Pennsylvanie. En juillet 1893, Tortelier représente les menuisiers de la Seine au congrès national unitaire des Chambres syndicales et groupes corporatifs ouvriers à Paris. Il y intervint une fois encore en faveur de la grève générale «immédiate».


Mais à la fin de ce XIXe siècle, Tortelier devient moins militant, il n’est plus délégué à aucun congrès ouvrier national.


En 1905, il s’installe à son compte à Montmartre. Son atelier est situé dans le « Maquis » entre les rues Lepic et Caulincourt (qui sera démoli en 1911 pour faire place à l’avenue Junot)3, et il y travaille avec son fils de 26 ans, Joseph Jean Marie Baptiste, également menuisier. Ce dernier milita un peu à la Fédération communiste anarchiste dans les années qui précédèrent la Grande Guerre. Peu avant 1911, la famille Tortelier déménage à Eaubonne, 5 rue du Port-Arthur (près du Champ des Courses).4



Le "Maquis" de Montmartre en 1907

Et c’est là où il décède le 1er décembre 1925. Il est enterré à Eaubonne le 4, et quelques vieux militants syndicalistes et anarchiste qui ne l’ont pas oublié lui rendent un dernier hommage. « La Révolution prolétarienne », revue mensuelle syndicaliste communiste, dans son numéro de février 1926 dit de lui « Tortelier est mort, sans bruit, le père Tortelier est parti de ce monde (...). Plus d’un jeune, ayant lu dans les histoires du mouvement qu’il avait été en France le premier propagandiste de l’idée de grève générale, dira : « Tiens, il vivait encore. »


Nous sommes diablement ingrats pour nos vieux, pour ceux qui nous ont tracé la voie. Sitôt à l’écart, nous ne pensons plus à eux, comme si nous ne le leur devions pas un peu de sympathie et comme s’ils ne pouvaient pas encore, dans leur coin, être de quelque utilité pour le mouvement. Rien que sa bonhomie souriante, sa vie paisible de vieil ouvrier menuisier à Eaubonne m’ont rasséréné plus d’une fois avant-guerre ».


Le fils, Joseph Jean-Marie Baptiste


Né à Rennes en 1879, le fils de Joseph devient ébéniste-menuisier comme son père, et commence sa vie professionnelle à ses côtés, même après son mariage en 1905 avec Marguerite Bourra. Quand ses parents déménagent à Eaubonne, lui reste avec son épouse dans le 18e Arrondissement. Ils ont deux enfants : Geneviève, née en 1906, et Paul, né en 1914.


Joseph Jean-Marie Baptiste est aussi musicien à ses heures, et aime bien jouer du violon et de la mandoline. Son épouse, mélomane et violoncelliste amateur, le convainc que l’avenir des enfants est dans la musique plutôt que dans la menuiserie. Ensemble ils encouragent Geneviève et Paul à embrasser la carrière musicale.


La petite-fille de Joseph : Geneviève Tortelier


Geneviève suit une formation musicale, et devient professeur de musique. Elle rencontre et épouse le corniste et hautboïste Étienne Baudo, élève de Louis Bleuzet et plus tard professeur de hautbois au Conservatoire de Paris. Voilà comment cela s’est passé :


Comme elle, Étienne est fils d’une famille d’ouvriers, d’origine italienne cette fois, et il commence à l’âge de 14 ans à travailler comme docker au port de Marseille. Il joue de la guitare, et, doué pour la musique, est formé au solfège par une famille voisine, les De Vergier, dont le père, Jean, deviendra aussi hautboïste.


Quelques années après, il entre au Conservatoire de Marseille, où son talent est remarqué, et à 18 ans il gagne un prix et une invitation de postuler pour une place à Paris. Encouragé par Jean De Vergier, il se présente à l’audition, et bientôt rejoint le Conservatoire de Paris où il devient élève de Louis Bleuzet.


Etienne BAUDO


Pour se loger à Paris, il imite Jean de Vergier et prend pension chez la famille Tortelier, rue Marcadet dans le 18e Arrondissement. Dans l’appartement, le jeune Paul Tortelier, frère de Geneviève qui n’a que 7 ans à l’époque, joue déjà du violoncelle. Un autre pensionnaire est le hautboïste René Corne. Les amis font tellement de musique que les voisins appellent leur logement le « Conservatoire Marcadet ». Comme Étienne fait déjà « partie de la famille » c’est tout naturellement qu’il se marie avec la sœur aînée de Paul, Geneviève, le 15 janvier 1925. Étienne a 22 ans, elle 19.


Deux ans après naîtra leur fils Serge Baudo. Après des études au conservatoire de Paris où il obtient le premier prix d'harmonie et de direction d'orchestre, Serge commence sa carrière comme percussionniste aux Concerts Lamoureux, là où se produit son oncle Paul Tortelier (vois ci-après).


En 1959, il est à la tête de l'orchestre de la radio de Nice. Il dirige également, à plusieurs reprises, l'orchestre philharmonique de Berlin et l'orchestre de la Scala de Milan sur l'invitation d'Herbert von Karajan. Nommé chef permanent à l'Opéra de Paris en 1962, puis de l'Orchestre de Paris lors de sa fondation en 1967. Entre 1969 et 1987, il est directeur artistique de l'Orchestre national de Lyon. Il y crée le Festival Berlioz. De 2001 à fin 2006, il devient chef et directeur musical de l'Orchestre symphonique de Prague.


Il est essentiellement connu pour ses enregistrements de musique classique française romantique et moderne. Serge Baudo enregistre notamment avec l’Orchestre Philharmonique tchèque une intégrale des symphonies d’Arthur Honegger et les œuvres orchestrales de Claude Debussy. Avec Aldo Ciccolini, il enregistre les 5 concertos pour piano de Camille Saint-Saëns.

Serge BAUDO

Il a également une activité de compositeur de musique de films (comme dans « Le Monde sans soleil » ou « Voyage au bout du monde » de Jacques-Yves Cousteau) et adapte et dirige aussi de la musique pour d’autres films (comme dans « Les Amants » de Louis Malle, où il adapte et dirige la musique de Brahms).5


Le petit-fils de Joseph : Paul Tortelier


Enfant doué, il entre à douze ans au Conservatoire de Paris dans la classe de Louis Feuillard puis de Gérard Hekking qui sera son véritable maître. Il obtient un premier prix quatre ans plus tard, à l'âge de 16 ans, et passe ensuite trois ans à apprendre l'harmonie avec Jean Gallon, apprentissage d'ailleurs couronné par l'obtention du premier prix d'harmonie en 1935. Il entre par la suite dans l'orchestre Lamoureux avec lequel il se produit pour la première fois en soliste dans le Concerto pour violoncelle de Lalo. De 1935 à 1937, il fait partie de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo qui est à l'époque dirigé par Arturo Toscanini et Bruno Walter. Richard Strauss vient diriger à Monte-Carlo son poème symphonique Don Quichote et c'est Tortelier qui joue la partie de violoncelle solo. Depuis lors, le nom de Tortelier est étroitement associé à cette œuvre ; il en donnera d'ailleurs au cours de sa vie de nombreuses représentations et enregistrements). En 1939, invité par Serge Koussevitzky, il rejoint l'Orchestre symphonique de Boston comme 3e violoncelliste solo. Après la guerre, il revient en France où il est pendant deux ans (1945-1946) premier soliste à la Société des concerts du Conservatoire.


Après avoir divorcé de sa première femme, il se remarie en 1946 avec la violoncelliste Maud Monique Martin. Ce couple aura trois enfants, tous devenus musiciens célèbres (voir ci-après).


Ami, admirateur et disciple de Pablo Casals tout à la fois, il est invité par celui-ci en 1950 à être le principal violoncelliste du premier festival de Prades, pour la commémoration du 200e anniversaire de la mort de Bach. Cela contribue à le faire connaître et sa carrière de concertiste s'affirme. Tortelier, invité alors par de nombreux orchestres se produit sur les scènes du monde entier. Il forme aussi avec Arthur Rubinstein et Isaac Stern un trio resté célèbre.


Paul Tortelier est par ailleurs l'inventeur d'une position particulière du violoncelle qu'il tenait presque horizontalement. Cette position est obtenue à l'aide d'une pique coudée appelée « pique Tortelier ».


Grand pédagogue, Paul Tortelier devient en 1956 professeur au Conservatoire de Paris. Il quitte en 1969 le Conservatoire pour la Folkwanghochschule d'Essen où il reste jusqu'en 1975, puis pour le conservatoire de Nice de 1978 à 1980. Dans les années 1970, il donne pour la télévision britannique une série de master-classes qui obtient un franc succès. Il est également en 1980 le premier non-chinois à être nommé professeur honoraire au Conservatoire de Pékin. En 1987, une nouvelle série de masterclasses donnée à Manchester est filmée pour la télévision.


Il meurt le 18 décembre 1990, terrassé par une crise cardiaque au château de Villarceaux à Chaussy (Val d’Oise) alors qu’il donnait un cours à une douzaine de jeunes musiciens. Il avait 76 ans.6


La quatrième génération des Tortelier


Paul et Maud Tortelier ont trois enfants :

Yan Pascal Tortelier, naît en avril 1947. Dans l’ambiance familiale que l’on imagine, il étudie le piano et le violon dès l'âge de quatre ans et obtient le Premier Prix de violon au Conservatoire de Paris à l'âge de quatorze ans. Il poursuit ses études musicales dès l’âge de 12 ans avec Nadia Boulanger et la direction d’orchestre avec Franco Ferrara à Sienne.


Il est successivement violon solo à l'Opéra de Marseille et à l'Orchestre national du Capitole de Toulouse avant de devenir chef d'orchestre associé auprès de Michel Plasson au sein de ce même orchestre. Depuis 1992 il est premier chef de l’Orchestre philharmonique de la BBC à Manchester. Depuis lors, sa carrière de chef d'orchestre le conduit à la tête des principaux orchestres d'Europe, d'Amérique du Nord, du Japon et d'Australie.


Maria de la Pau Tortelier naît trois ans après. Elle doit son prénom à Pablo « Pau » Casals, grand ami de Paul Tortelier, qui demande à être son parrain. Elle a étudié le piano auprès de Jean-Marie Darré et Lélia Gousseau au Conservatoire National Supérieur de la Musique à Paris, et mène une carrière de pianiste concertiste, débutant à l'âge de quatorze ans et se prolongeant en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Canada et en Asie avec des orchestres tels que le Royal Philharmonie Orchestra, l'English Chamber Orchestra, etc...



Maria de la Pau se produit également en formation de musique de chambre. Elle a été le partenaire d'artistes comme Jacqueline du Pré, Jean-Pierre Rampal, Patrice Fontanarosa... et a été évidemment membre du Trio Tortelier. Elle enregistre avec son père Paul Tortelier les sonates de Brahms et de Mendelssohn, Schubert (l'Arpeggione), la 3ème sonate de Beethoven ainsi que les sonates de Saint-Saëns.


Cadette de la famille, Pomone Tortelier naît en 1950. Elle aussi embrasse une carrière musicale comme flûtiste, En 1981 elle obtient son prix de flûte au Conservatoire de Paris dans la classe de Jean-Pierre Rampal. Mais par la suite elle s’oriente vers le chant (elle est mezzo-soprano) au sein du Groupe Vocal de France.



Le Trio Tortelier


Paul Tortelier crée en 1977 le Trio Tortelier avec son fils Yan Pascal et sa fille Maria de la Pau. Le Trio donne la première audition mondiale du Trio en Do mineur de Grieg à Lucerne en 1977, et par la suite enregistre de nombreux disques (par exemple les Trios de Ravel, de Saint-Saëns...).



Vous trouverez sur YouTube des centaines d’enregistrements des concerts donnés individuellement ou collectivement par les membres de la famille Tortelier cités ci-dessus.


Pour vous y retrouver dans les 4 générations de la famille Tortelier, voici schématiquement la descendance de Joseph Tortelier d’Eaubonne :


Joseph Jean Marie TORTELIER (1854-1925) et Anna Maria FERRON

Joseph Jean Marie Baptiste TORTELIER (1879-?)

Geneviève TORTELIER (1906-??) épouse d’Étienne BAUDO (1903-2001)

Serge BAUDO (1927-)

Paul TORTELIER (1914-1999), marié à Maud Monique MARTIN (1926-)

Yan Pascal TORTELIER (né en 1947)

Maria de la Pau TORTELIER (née en 1950)

Pomone TORTELIER (née en 1959)


Ainsi, partant des éclats de bois du menuisier, passant par les éclats de voix du militant syndicaliste, nous arrivons aux merveilleux éclats de son de toute une famille de musiciens doués. Quel parcours et quelles passions !


- Paul MORSE, août 2017


1 Vous trouverez sa biographie complète, d’où est tiré ce portrait, dans le « Dictionnaire des anarchistes », dit le « Maitron des anarchistes » Éditions de l’Atelier (2014). Notice biographique établie par Jean Maitron, complétée par Guillaume Davranche.

2 ibid

4 Liste Nominative du recensement de 1911, Archives Municipales d’Eaubonne

5 Portrait (adapté) de Serge Baudo dans Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Baudo

6 Ces informations sont tirées de sa fiche Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Tortelier

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