Énigme N° 11 - Quand tout Eaubonne dansait

Quel compositeur et professeur de danse faisait valser en 1851 toute la bonne société d’Eaubonne au son de sa polka, la « Mazeppa » ?

Réponse courte : Il s’agit du musicien et professeur de danse Henri BOIZOT, qui faisait virevolter toute la bonne société Eaubonnaise au son de ses polkas et valses. L’une d’elles l’a tellement enrichi qu’il a fait construire une villa à Eaubonne à laquelle il donne le nom : « La Mazeppa »

Réponse détaillée : C’est Charles Lefeuve, historien de la Vallée de Montmorency, qui attire notre attention sur Boizot. Dans son « Le Tour de la Vallée, Histoire et description » publié en 1856, Lefeuve nous raconte :

Dans la même partie d'Eaubonne et non loin de l'avenue Saint-Lambert1, sur la route départementale [l’actuelle D 928] que bordent deux rangées de cerisiers et de pommiers, place à la villa-Mazeppa! On ne devine pas tout d'abord comment un nom fatal, venu de l'Ukraine, a pu servir d'invocation à une demeure d'agrément. Mais il suffit de se rappeler Boizot et les fêtes du Jardin d'hiver, pour que le mot de l'énigme soit trouvé. La Mazeppa-Boizot est une composition nouvelle due à cet ingénieux maître à danser, dont les affiches popularisent le nom et dont la réaction habile lutte avec énergie contre la désolante manie d'emprunter aux nations voisines des danses monotones ou médiocres. La Mazeppa tient le milieu entre la chorégraphie scénique et la simplicité d'une sauteuse; elle imite le galop du cheval sauvage qui s'emporte. Cette onomatopée dansante pourra se nationaliser, et son succès, dans tous les cas, est un symptôme du retour des gens de goût aux traditions françaises, aux belles manières. Boizot, le Cellarius classique, est propriétaire à Eaubonne, d'où il va donner, en été, des leçons dans les châteaux voisins, avec une pochette en sautoir.2


Cette danse enlevée n’est qu’une de la trentaine de mazurkas, polkas et danses composées par Henri Boizot entre 1850 et 1870, seul ou avec son fils aîné, également prénommé Henri. Non seulement la vente lui procure de confortables revenus, elle sert aussi à mettre en avant son activité de professeur de danse et chef d’orchestre à l’Hôtel du Louvre, à Paris. Il tient salon chez lui, non loin de là, au 247 rue Saint-Honoré, où il donne des cours de danse et de musique, aidé en cela par ses deux fils – Henri, violoniste, et Émile, pianiste.


Sa réputation est assurée. L’Argus des Théâtres du 27 mars 1851 relate une exécution de « La Mazeppa » au bal des enfants du Mardi-Gras au Jardin-d’Hiver : « il fallait voir l’étonnement et l’admiration qui se peignait sur toutes ces jeunes figures en voyant danser la Mazeppa par six jeunes danseurs costumés, au nombre desquels le jeune Henri Boizot se faisait remarquer par la vigueur de son jarret et par sa grâce(...) la nouvelle composition de M. Boizot obtiendra rapidement le succès et la vogue qu’elle mérite.3


L’année suivante, ce même journal raconte la présence de la famille Boizot à Soisy-sous-Montmorency : Les fêtes de Pâques et de la Pentecôte ont été célébrées d’une manière inusitée, dans la commune de Soisy, canton de Montmorency. Une messe en musique confiée aux soins de Monsieur Bousquet, a été exécutée d’une manière remarquable ; plusieurs artistes ont prêté leurs concours, entre autre M. Henri [fils] Boizot violoniste, jeune homme de 12 ans, qui promet de devenir un de nos plus beaux talens [sic]...4

Les compositions de Boizot sont toutes dans la même veine : paroles et musique populaires, visant un public large aux goûts du music-hall. Il n’y a qu’à voir la liste des titres pour se faire une idée des thèmes abordés :


  • La Napoléonide - nouvelle danse de salon – avec Joseph Biloir

  • Songs of the Zeta Psi - Romance (sur les paroles du Dr William Mason Turner)

  • La Valéria (la Valéria Boizot) - Nouvelle danse de salon, pour piano

  • Pensez à moi-Polka - pour piano

  • Anaïs-Polka - mazurka

  • Le Calédonien quadrille écossais – rival du quadrille des lanciers (H. Boizot père et fils)

  • Quadrille américain - Danse (H. Boizot père et fils)

  • Souvenirs de la Grande-Armée - Grande polka militaire pour piano

  • Souvenirs de Purutun - valse brillante pour piano

  • Les petits oiseaux - grande valse pour piano

  • La Mazeppa (la Mazeppa Boizot) - valse russe

  • La polkinade - danse de salon
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  • Quadrille pour la paix - pour piano (par H. Boizot fils)

  • La course aux trapèzes - galop pour piano

  • La Touraine - romance

  • Les lauriers - polka pour piano

  • Quadrille de la paix - Pour piano

  • Les Auriens - Polka pour piano

  • La France au XIXe siècle - rondeau

  • Les Ajaxticides - chansonnette comique – chantée par l'Auteur au Théâtre de Vaudeville.

Les paroles de cette dernière par Édouard Hamburger donne une idée du niveau du public visé : « Pif, paf, pouf, pita pita pita pouf... »....


Pourquoi « La Mazeppa » ?


Ce titre, d’inspiration russe, provient d’un légende qui circule en Europe depuis le début du XIXe siècle, celui d’Ivan Mazeppa, cosaque ukrainien ayant vécu entre 1639 et 1709. Grand aventurier, il est surpris en flagrant délit d’adultère avec l’épouse de son protecteur. Celui-ci le chasse du pays, goudronné et ligoté à dos d’un cheval fou qui l’emporte au fond des steppes. Recueilli et soigné par des paysans, il s’engage dans l’armée cosaque qui est battue par le Tsar...5

  Cette vie mouvementée va inspirer des récits dans tous les pays européens : Lord Byron en fait un poème épique ; en France, Victor Hugo lui consacre un poème dans « les Orientales » en 1829. Dans le domaine musical, sa folle course à travers les steppes sert de trame pour Lizst (dans les « 12 études » composées en 1826) et pour Tchaïkovski (opéra en 3 actes en 1884). Jusqu’à l’état de Minnesota où une bourgade de 842 âmes le prend comme toponyme.

Pas étonnant donc que notre Boizot s’en saisisse comme titre pour une polka enlevée. Hélas sa musique est perdue, aucune partition n’a été conservée jusqu’à nos jours.



La vie de Boizot


Rien pourtant ne prédestinait Henri Boizot à devenir le musicien que nous connaissons. Il naît le 5 octobre 1799 à Nimègue (Pays-Bas) où son père, engagé dans l’armée de Moselle commandée par le général Lecourbe en 1793, participe à l’occupation pour Napoléon de cette ville de la Province de Gueldre. Sur place, son père, Henri-Étienne Boizot (ou Boisot), né en Bourgogne en 1773, il épouse en 1801 une jeune fille hollandaise, une couturière nommée Johanna Pétronilla van de Pavert, afin de légitimer la naissance de leur fils auquel ils donnent les prénoms de Gérard Jean Henri Mathieu ; c’est notre Henri Boizot local.


Un deuxième enfant, Jean-Baptiste Boizot, naît en 1802, puis la famille est rapatriée en France, sans doute après Waterloo (et peut-être sans Pétronilla, car son nom n’apparaît nulle part dans l’état-civil français). Notre Henri commence une carrière de « maître postier » c’est-à-dire conducteur de malle-poste. Son frère devient « fourrier » dans le 7ème escadron d'artillerie, chargé de loger et de nourrir des soldats qui passent dans une ville.


Ensuite nous perdons leur trace jusqu’à ce que Jean-Baptiste se marie à Paris en 1839 et Henri épouse Louise Jeanne Goulé à Paris la même année. Henri et Louise auront deux garçons, Henri Adolphe, né à Paris en 1840, devenu violoniste (voir ci-dessus) et co-compositeur avec son père, et Émile-Joseph, né à Paris en 1841, devenu pianiste.


- Paul MORSE, août 2017


Nota : Ne pas confondre la famille de Henri Boizot avec une autre famille portant le même patronyme résident à Eaubonne dans les années 1880 : François Jean Baptiste Boizot, architecte, et son épouse Elisabeth Bagriot achètent au maire d’Eaubonne Henri Cocqueteaux le château du Bon Accueil, rue du Dr Peyrot, en 1880 avant de le revendre à Otto Baetge en 1890. C’est à ce Boizot-là que fait référence un autre maire d’Eaubonne, Georges Danthin, quand il parle de « Boizot, propriétaire du château du Bon Accueil » dans son discours « Eaubonne de Jules César à nos jours » prononcé le 25 mai 1949.





1 Il ne s’agit pas de l’avenue Saint-Lambert actuelle dans le quartier Jean-Macé, crée en 1926, mais de l’allée qui reliait le château Philipson à l’avenue de Paris.

2 op cit, page 239

3 Argus des Théâtres, 27 mars 1851, page 1

4 idem, 18 juillet 1852, page 2

5 Si le récit détaillé vous intéresse, voir sa page Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Mazepa

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