N° 12 - L’intrus du cimetière d’Eaubonne


Pourquoi Jean-Baptiste MOUTON-DUVERNET, petit fils du célèbre général Régis-Barthélémy Mouton-Duvernet, est-il enterré au cimetière d’Eaubonne, alors que ni lui ni sa famille n’ont jamais mis les pieds dans cette ville et qu’il n’y avait aucune famille?

Réponse courte : C’est son ami et exécuteur testamentaire, Armand Lods de Wegmann, mari d’Alice de Wegmann et beau-frère du maire d’Eaubonne Armand de Vismes, qui ,en l’absence d’héritiers directs, décide de l’emplacement de son ami. Son beau-frère, qui n’était plus maire en 1912, a dû faciliter la mise en œuvre de ce choix.

Réponse détaillée: Longtemps les historiens d’Eaubonne se sont posé la question : que vient faire à Eaubonne la sépulture de Jean-Baptiste Mouton-Duvernet ? Mort en 1912 à son domicile parisien dans le 8e Arrondissement, Jean-Baptiste n’était pas marié et on ne lui connaît pas d’enfants, légitimes ou non. Pour autant que l’on sache, il n’a jamais vécu à Eaubonne, et peut-être n’y a-t-il jamais mis les pieds ! Pourquoi alors l’enterrer dans le cimetière ancien de notre ville1, avec, sur sa stèle, la seule épitaphe suivante « Jean-Baptiste Mouton-Duvernet, 1826 – 1912, petit-fils du Général Baron Mouton-Duvernet, 1770-1816 »


Cette épitaphe laisserait supposer que le seul mérite qu’avait Jean-Baptiste était de descendre de Régis-Barthélémy. Pourtant, sa vie d’érudit, de juriste et de membre dévoué de la Préfectorale mériterait une mention plus étoffée. Essayons donc de replacer notre « intrus » dans le contexte de son temps, et de rétablir sa réputation. Commençons par l’illustre ancêtre :

Le Baron Régis-Barthélémy MOUTON-DUVERNET (fils) est né au Puy-en-Velay en 1770, fils de l’économe de l’hôpital du Puy, et de Marianne Ganirol. A l’âge de 19 ans il s’enrôle au Régiment de la Guadeloupe et Tobago, mais en 1790 son régiment se mutine après avoir chassé ses officiers. Il rejoint le Havre sur un navire de commerce. Tous les militaires de ce régiment sont congédiés.

Régis retourne en Auvergne, se marie en 1793 avec Benoîte Segret, puis s’enrôle dans le 2ème Bataillon du Gard. Ainsi commence une longue carrière militaire, et, après s’être battu à Iéna et à Austerlitz, il gagne l’estime de Napoléon qui lui confère le titre de baron et lui confie le commandement de la 4e division de la Grande Armée.

Durant les 100 jours, Régis se rallie à Bonaparte début 1815 avec d’autres officiers de Lyon dont il est le gouverneur militaire. Après la défaite de Waterloo, il a la mauvaise idée de se constituer prisonnier auprès du Préfet de la Loire, mais Louis XVIII lui refuse sa grâce et Mouton-Duvernet est condamné à mort.2


L’exécution se déroule le 27 juillet 1816, chemin des Étroits à Lyon, tôt le matin par crainte d’une réaction hostile des Lyonnais. Sa popularité est telle que la foule crie « Si on tue le Mouton, nous saignerons le cochon. » Son corps est inhumé au cimetière de Loyasse où on peut voir encore sa tombe aujourd’hui. A Paris une station de Métro et une rue du 14e Arrondissement portent son nom.

Son fils Jean Cincinnatus, né en 1796 à Gênes, choisit prudemment une carrière dans le commerce, et devient marchand tailleur. De son union avec Coline Daisay en 1818 naîtront une fille, Marie, et un fils Jean-Baptiste, celui qui est enterré à Eaubonne.

Celui-ci naît à Lyon en 1826, et à l’âge de 29 ans commence ce qui sera une longue carrière préfectorale comme sous-secrétaire de Briey dans la Moselle. S’ensuivent 8 autres nominations un peu partout en France, et il finit en beauté en tant que chef de cabinet du Préfet de la Seine, où il termine sa carrière comme conseil de la Préfecture en 1880.

En parallèle, Jean-Baptiste se passionne pour l’histoire de la Révolution (et on le comprend bien avec un grand-père pareil), au point de devenir un des spécialistes des pamphlets dont il avait réuni une importante collection, et avait consacré plusieurs années à déterminer les auteurs de ces écrits anonymes.

Il est également un jurisconsulte éminent et un érudit de haute distinction, et maintient une volumineuse correspondance avec d’autres historiens. Parmi eux figurait celui qui devient son grand ami et confident : Paul-Armand Lods, docteur en droit, juriste, historien et professeur à la Faculté de Théologie de Paris, fils d’une lignée de commerçants protestants de Franche-Comté. Lods donne à Jean-Baptiste le libre accès à sa vaste bibliothèque.3

Jean-Baptiste n’avait pas de descendants, mais un petit-neveu, George Cointat, petit-fils de sa sœur Marie. Jean-Baptiste en fait son légataire universel, mais lors de son décès Georges n’avait que 13 ans. Conscient de cette situation, pendant les 3 années de souffrance qui ont précédé sa mort, il demande à son ami Armand Lods de lui servir d’exécuteur testamentaire en attendant la majorité de Georges.


Alors quel rapport avec Eaubonne ?

Armand Lods est l’époux d’Emma de Wegmann (dont il ajoute le nom au sien). Les de Wegmann, également protestants, descendent entre autres de la famille Davillier qui sont propriétaires du château du Clos de l’Olive à Eaubonne jusqu’en 1846.4 Or, Emma a une soeur, Alice, femme de lettres dont le nom de plume est « Véga » C'est avec son beau-frère Armand Lods qu'elle écrit "André Gill : sa vie, bibliographie de ses oeuvres" Elle est un des membres fondateurs de la Société historique et archéologique de l'arrondissement de Pontoise et du Vexin.

On retrouve les noms de Lods, Wegmann, et Véga dans un des prix de l'Académie française : « Prix Véga et Lods de Wegmann ».

Alice de Wegmann, dite "Véga"

Or, Alice « Véga » est la deuxième femme d’Armand Louis de Visme, maire d’Eaubonne de 1896 à 1898, avocat et premier historien de notre ville. Armand de Visme avait perdu sa première femme en 1896 et élevait seul ses deux garçons Jacques et Pierre. Alice devient une mère de substitution pour eux alors qu’ils ont 5 et 8 ans, mais assiste impuissante, 18 ans après, à la tragédie qui frappe la famille de Visme : les deux fils sont tués en 1916, à 6 mois d’intervalle, dans la Meuse et dans la Somme 5

Armand Lods de Wegmann est donc un intime de la famille de Visme, et connaît parfaitement notre ville, même s’il habite tantôt Montmorency tantôt Paris. Son ami intime Jean-Baptiste Mouton-Duvernet décède le 24 mai 1912, sa femme Emma meurt cinq mois plus tard, le 13 octobre 1912.

Ainsi comprenons-nous mieux sa décision de faire enterrer son ami au cimetière d’Eaubonne, malgré l’absence de tout lien affectif ou familial avec notre ville.


- Paul MORSE, août 2017


1 4e Division, 1ère section, 23e tombe

2 pour une biographie beaucoup plus développée que ce résumé, voir le texte de Claude Girard sur le site de la FARAC http://www.farac.org/

3 c’est en effet une référence à un livre de Lods donné à Mouton-Duvernet (« Le tre vite di Moses Dobrushka » de Gershom Scholem) qui nous à mis sur la piste de cette amitié, et par conséquent la résolution de cette énigme.

4 l’actuelle Conservatoire de Musique d’Eaubonne.

5 c’est le visage de Jacques qui servira de modèle au Monuments aux Morts de notre cimetière.


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