Énigme n° 9 - Les trois « Robert » de Marcel Proust


L’écrivain disait qu’il y avait dans sa vie trois hommes prénommés Robert qui comptaient pour lui. L’un d’eux était Eaubonnais. Savez-vous qui ?

Réponse courte : Ses « trois chers petits Robert », ses condisciples au Lycée Condorcet, sont (1) son frère cadet de 2 ans Robert Proust, (2) Robert de Flers, et (3) Robert de Billy. C’est ce dernier, diplomate et ambassadeur et marié à la fille du banquier Paul MIRABAUD, qui habitait un moment dans leur « château Mirabaud » (devenu la clinique Mirabeau, avenue de Paris, en changeant d’orthographe) 37 avenue de Paris à Eaubonne.

Réponse détaillée : Marcel PROUST s’est lié d’amitié très tôt avec Robert de Billy qu’il a connu au Lycée Condorcet dans les années 1882. Après le Baccalauréat, ils se sont un peu perdus de vue, mais vite retrouvés 10 ans après. En 1892 et 1893, avant le départ de de Billy en Allemagne, ils visitent ensemble le Louvre à plusieurs reprises, Robert rend visite à Marcel dans la villa des Frémonts à Trouville (« la Raspelière » dans la Recherche), il l’introduit dans son réseau de salons parisiens de la bourgeoisie protestante française et genevoise.

Ils entretiennent toute la vie une correspondance nourrie, que de Billy a réunie dans un volume «  Marcel Proust. Lettres et conversations » publié en 1930 à Paris, aux Éditions des Portiques. Ils s’échangent leurs livres et leurs confidences. Marcel le considère comme son « ami intime ».

Marcel le tançait souvent pour sa « raideur protestante ». Avant le départ de Robert pour l’Allemagne, Marcel lui adresse un poème dans lequel il dit de lui :

« Droit comme un piquet, sec comme un pierre, où qu’est son charme ?
On n’aura jamais, sous sa paupière, même une larme... »

« Ils [les protestants] croient que leur ciel fâché
Recèle un Dieu, une âme,
Que ne trahit nulle flamme.
Vous recelez un Dieu, Robert, entendez-vous ? »


Robert de Billy

Le 9 août 1904, Marcel prend le train pour Le Havre où il s’embarque sur le yacht Hélène de Paul Mirabaud, beau-père de Robert de Billy (voir ci-après). Cette vie sur des yachts que Marcel évoque dans la Recherche1 le fascine : « Le plus grand charme d’un yacht, de l’ameublement... des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la mer (...) Ce qu’il y a de joli dans nos yachts (...) c’est une chose unie, claire, grise qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou crémeux. Il faut que la pièce où l’on se tient ait l’air d’un petit café. Les toilettes des femmes sur un yacht, c’est la même chose. »

Mais la santé fragile de Marcel prend vite le dessus sur l’esthétique : à peine embarqué il est pris d’une crise intense d’asthme. Après trois jours de traitements inutiles, Paul Mirabaud fait immobiliser le yacht à Cherbourg où Marcel descend à terre pour se soigner. Il remonte plus tard, et visite Guernesey, Saint-Malo et Dinard. Il rentre le 14 août à Paris par le train, épuisé.2

Cet incident inspire à l’écrivain le passage dans le Recherche où le Narrateur se renseigne sur le coût d’un yacht pour en offrir un à Albertine.



Robert de Billy et le Château Mirabaud à Eaubonne



le Château Mirabeau en 1885 (gravure de Y. Chapuis)3

Robert de Billy naît le 27 juin 1869 à Paris où son père est conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Du côté de sa mère, les COURTOIS sont banquiers de père en fils à Toulouse depuis 1774. Il grandit au domicile familial, avenue Kléber à Paris, avec son frère, et reçoit une stricte éducation protestante.

La famille Mirabaud, également protestante, sont leurs amis (ils habitent avenue de Villiers à Paris). Paul Barthélémy Mirabaud, Président de la Société des Chargeurs Réunis, vice-président de la Compagnie des phosphates de Gafsa, administrateur de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans, de la Compagnie du canal de Suez et Régent de la Banque de France, est riche.

Il fait construire en 1865 le Château Mirabaud, toujours visible au 37 de l'avenue de Paris à Eaubonne. Le bâtiment est restauré en 1871 puis reconstruit en 1880 pour recevoir son épouse, Hélène DOLLFUS, avec qui il se marie en 1872. Les Mirabaud auront 6 enfants, dont les deux premiers naissent à Eaubonne.

L’aînée s’appelle Jeanne, et elle est fort belle (d’après Proust). Elle et Robert de Billy se marient en 1895 et s’installent d’abord à Paris. Puis la carrière diplomatique de Robert les mène un peu partout dans le monde : en Allemagne en 1895, puis en poste à Londres de 1896 à 1899. C’est lors de ce séjour que Robert de Billy découvre le livre de Ruskin « The Stones of Venice» qu’il fait lire à Proust. Marcel en est tellement impressionné par cet ouvrage qu’il entreprend d’en faire la traduction française, avec l’aide de son amie Marie Nordlinger.

Ensuite Robert de Billy est secrétaire de la délégation française à la conférence d'Algésiras en 1906. Après un poste au Maroc il est par la suite premier secrétaire d'ambassade à Rome, où en l'absence de l'ambassadeur c'est lui qui reçoit le visiteur Mussolini lors du retournement de celui-ci par la France en 1944. Enfin, au sommet de sa carrière, il succède à Paul Claudel en tant qu'ambassadeur au Japon de 1927 à 1929.

Ce couple aura deux enfants, Thérèse née en 1896 et Suzanne née à Eaubonne en 1898.

Après le décès de Paul Barthélémy Mirabaud, père de Jeanne en 1908, le Château Mirabaud est habité par Jeanne et Robert de Billy. Le bâtiment est occupé par les troupes américaines à la libération d'Eaubonne en 1944. Robert meurt à Paris en 1953 (une salle de la Maison des Associations porte son nom), Jeanne en 1959.

Le bâtiment et les terrains sont vendus en 1965 pour la construction de la Résidence Mirabeau. Au passage, l’orthographe de ce patronyme subit une malheureuse modification pour se calquer sur celui de l’écrivain et révolutionnaire Honoré-Gabriel Mirabeau (1749 – 1791) dont un pont parisien, cher à Appollinaire, porte le nom. La résidence, la clinique qui occupe désormais l’ancien château, et le parc avoisinant ne rappellent hélas plus le souvenir de cette famille eaubonnaise illustre.


La Clinique Mirabaud aujourd’hui (photo J. Rioland)



Que sont devenus les deux autres « Robert ?

Robert Proust, son frère cadet, devient un chirurgien célèbre à l’Hôpital Tenon. C’est lui qui s’occupera de la publication des volumes de « A la recherche du temps perdu » non encore parus à la mort de Marcel en 1922. Il décède en 1935. Voici son portrait par Nadar en 1887

Robert de Flers (à droite dans la photo ci-dessous) devient lui aussi un écrivain prolifique, auteur de plus de 50 romans, contes, comédies et pièces d’opéra, dont 10 ont été adaptés au cinéma. Il meurt 5 ans après Marcel, en 1927.



- Paul MORSE, juillet 2017



N.B. Stéphane Proust, dont une rue proche du Château Mirabaud porte le nom, n’avait aucun lien de famille avec le Marcel Proust décrit ci-dessus.


1 A la recherche du temps perdu, tome II, page 252

2 Ce récit est tiré de la biographie de Proust rédigée par Jean-Yves Tadié, tome I, pages 754-755. Les inconditionnels de Proust s’enrichiraient, après avoir (re)lu la Recherche, de la lecture de ces deux tomes qui font autorité, et fourmillent de détails inédits sur la vie de l’écrivain.

3 dans « Messieurs Mirabaud et Cie, d’Aigues-Vives à Paris, via Genève et Milan » Isabelle Chancellier, Ed. Familiales, 2001


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