Le Château Philipson


Le Petit-Château (aijoiurd'hui Maison des Associations, rue George V), dessiné par l'architecte Ledoux et utilisé depuis 1773 par le poète Saint-Lambert pour ses réceptions mondaines, s'avère trop petit et peu confortable pour ses hôtes prestigieux lorsque le poète-philosophe est nommé, en 1783, directeur de l'Académie Française. Il demande alors au Seigneur d'Eaubonne, Joseph-Florent Le Normand de Mézières, de lui faire construire un nouveau château avec un accès sur la route royale. Ce dernier fait encore une fois appel à l'architecte Nicolas Ledoux.

Le modèle supposé : l'Hôtel des équipages de Versailles (dessin de Ledoux).

On n'a, à ce jour, trouvé aucun document décrivant l'architecture de ce bâtiment, construit en 1783. Il faut toutefois noter une forte ressemblance de la façade du Château Philipson actuel avec celle du bâtiment dessinée en 1773 par Nicolas Ledoux pour abriter l'hôtel des équipages de la comtesse du Barry à Versailles. Ce bâtiment était situé à Versailles à l'angle de la rue de Paris et de la rue de Montboron. L'élévation sur la rue n'est pas sans rappeler l'hôtel d'Hallwyl à Paris, que Ledoux a dessiné en 1767.

Fuyant Paris au moment de la Révolution, Saint-Lambert vit à Eaubonne jusqu'en 1794 et y écrit le Catéchisme universel, œuvre philosophique en trois volumes, qui est publiée en 1798 et qui lui vaudra, à titre posthume en 1810, le grand prix de morale de l'Institut de France. Il est appelé par Marmontel « le sage d'Eaubonne ».

En 1794, Saint-Lambert, malade, est accueilli à Sannois, chez le Comte et la Comtesse d'Houdetot (sa maîtresse depuis près de quarante ans), où il meurt le 9 février 1803, terrassé par une épidémie d'influenza.

Au XIXe siècle : Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, la famille Coutan-Hauguet et Jacques-François Billiard

Le 9 Ventôse An VIII (28 février 1800), la maison de Saint-Lambert est achetée par Michel Louis Etienne Regnaud de Saint-Jean-d'Angély (1760-1819), conseiller d'État, procureur général près de la Haute-Cour et membre du Corps législatif. Ce bras droit de Bonaparte sera élu, comme Saint-Lambert, membre de l'Académie Française (en janvier 1803). Nommé comte d’Empire en 1808, il sera promu Grand Aigle de la Légion d’honneur en 1813.

Michel Regnaud a joué un rôle capital aux grandes heures du Consulat et de l'Empire. La personnalité hors du commun de cet avocat et son parcours politique exemplaire méritent d'être connus. L'historien Olivier Blanc, dans une biographie très complète parue en 2002, écrit : « Sans Michel Regnaud de Saint-Jean d'Angély, l'histoire de Napoléon se serait probablement écrite autrement ».


Michel Regnault, par Gérard

En 1789, celui qui n’est encore que Michel Regnault, âgé de 28 ans, brillant avocat dont les prises de position, les idées libérales et les brillantes relations à Paris ont été remarquées, est d'abord un des quatre rédacteurs élus par le Tiers État, puis il est finalement élu député du Tiers par les communes du bailliage de Saint-Jean d'Angély, toponyme qu’il ajoute alors à son nom de famille, pour se démarquer de plusieurs homonymes. Les actions menées par le jeune parlementaire pendant la Révolution sont appréciées par Bonaparte qui, à son retour d'Égypte, l’intègre au groupe d'hommes avec lesquels il compte mener son coup d'État du 18 brumaire an VII (9 novembre 1799). Regnaud intervient dans la conception de cette opération, la rédaction des manifestes et l'élaboration de la nouvelle constitution. Il est nommé, le 25 décembre 1799, conseiller d'État. Le 10 septembre 1803, il prend la présidence de la section de l'Intérieur du Conseil d'État et la conservera jusqu'à la fin de l'Empire et pendant les Cent-Jours. Il figure au premier rang des rédacteurs du Code Civil, du Code de commerce et des conseils des prud'hommes.

En 1806, Regnault échange la maison d'Eaubonne et quelques terres contre une propriété à Mériel, l'Abbaye du Val, appartenant à Louis Joseph Augustin Coutan, qui deviendra maire d'Eaubonne de juillet 1812 à octobre 1815.

Joseph Augustin Coutan est un riche amateur d'art, possédant une collection impressionnante de tableaux de Bonnington, Charlet, Decamps, Delaroche, Géricault, Prud'hon, etc. Il a su détecter les premiers talents de l'école de peinture romantique française et est devenu leur protecteur. Parmi les plus notables, on peut nommer Géricault, Ingres, et l'anglais Bonington.


Joseph Coutan, par Jean-Baptiste Augustin

Après sa mort (en 1830), ses héritiers font une donation de ses dessins et de ses peintures au musée du Louvre, et aujourd'hui trente-six œuvres provenant de la collection Coutan-Hauguet-Schubert-Milliet y sont encore exposées. Une plaque de marbre placée à gauche de l'entrée de la galerie d'Apollon porte, gravés en lettres d'or, les noms des principaux donateurs. On peut y lire ceux des Eaubonnais : Davillier, Milliet, Schubert et Hauguet.

En 1846, les héritiers de Louis Joseph Coutan vendent la maison de Saint-Lambert à Jacques François Billard, dont on ne sait pas grand chose. Certains ont affirmé, sans fournir de preuves, que la maison de Saint-Lambert a alors été complètement transformée et peut-être même rasée.
Cependant, Lefeuve précise, dans « Le Tour de la Vallée », publié en 1856 :
« M. Coutant, un peu plus tard, a laissé la maison de Saint-Lambert, comme héritage, à Mme Auguet, et c'est M. Billiard qui en a fait, depuis, l'acquisition. Comme elle tombait en ruines, M. Billiard l'a remise à neuf, et a profité de la circonstance pour l'agrandir. Les dispositions intérieures la font, plus que jamais, pleine d'agréments ».
En 1862 Emile de Girardin, Charles Brainne, Victor Poupin, dans Les Eaux illustrées. Enghien et ses environs, écrivent dans le chapitre « Eaubonne ».
« La maison de Saint-Lambert fut agrandie par le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, conseiller d'État et président du Corps législatif, sous l'Empire. Elle est occupée aujourd'hui par M. Billiard, qui y a fait faire d'importantes réparations, tout en conservant les souvenirs traditionnels de cette demeure, et plusieurs objets qui ont appartenu à Saint-Lambert ».

Les « réparations » que l'on peut constater aujourd'hui ont effectivement utilisé des techniques mises au point pendant le Second Empire : plancher du rez-de-chaussée utilisant des poutres en fer avec des briques interposées, mosaïques Facchina dans l'entrée, fonderie d'art pour la rampe d'escalier...

  

Au-dessus des fenêtres on peut observer des bas-reliefs représentant les dieux grecs, en couples.

En 1890, la maison est achetée par Cléomène-Joseph-Édouard Dumont, qui l'aurait également restaurée. En effet, Armand de Visme, dans son « Essai historique sur Eaubonne » publié en 1914, écrit dans une note au bas de la page 64 : « Cette maison, restaurée avec beaucoup de goût par M. Dumont, existe toujours, ainsi que celles de la Cour-Charles et du Petit-Château ».

Au XXe siècle : Charles O'Campo, puis Gilbert Philipson

Charles O'Campo occupe le château au début du XXe siècle et y meurt en 1945. Riche collectionneur, il le décore alors d’objets et de tableaux les plus rares : des Corot, Millet, Courbet, Poussin (Armide et Renaud), Brueghel, Dow, etc. dont certains seront donnés aux musées nationaux.

Le château est ensuite acheté par Gilbert Philipson (1908-1983), avocat à la Cour de Tunis, ancien préfet de Guadeloupe (1947-1951), du Morbihan (1951-1957), puis de Seine-et-Marne (1967-1969). Ce dernier lègue à la ville sa propriété qui, en hommage, reçoit le nom de ce grand serviteur de l'État. La tombe de Gilbert Philipson se trouve au nouveau cimetière d’Eaubonne, 4e division, 10e tombe.

Nous pensons qu'il y a des chances pour que la destruction de la maison de Saint-Lambert n'ait été effective que dans certains écrits et que c'est dans le château jadis habité par Saint-Lambert que se retrouvent aujourd'hui les « sages » d'Eaubonne, heureux membres du Collège du Temps Retrouvé et de l’Association des Retraités d'Eaubonne, pour des conférences, des visites culturelles, des cours universitaires, des cercles de lecture, etc.

Le pin « Philipson » d'Eaubonne

Telle est l'appellation donnée au grand pin noir du parc du Château Philipson, dans l'ouvrage « Les arbres remarquables du Val d'Oise » en page 71. Avec sa hauteur de 43 mètres et un tronc de 4,6 mètres de circonférence il est un des plus grands de notre région.



Le « pin Philipson » a toutes les caractéristiques du pin Laricio corse :

  • sa taille élevée : les pins de cette famille peuvent atteindre 50m
  • son écore gris argentée qui se présente sous forme de grandes plaque irrégulières
  • son tronc droit, élancé, de fort diamètre (1,46 m)
  • ses petits cônes ovoïdes (5 cm), brun clair
  • ses aiguilles longues (13 cm), fines, souples, légèrement vrillées, insérées par deux et non piquantes (ce qui permet de le différencier du pin noir d'Autriche qui a des aiguilles épaisses, raides et piquantes, qui a été introduit en France en 1830).


Le pin Laricio est originaire de Corse où il pousse entre 1000 et 1800 m d'altitude. Les premières graines ont été introduites en France par Turgot, alors contrôleur général des finances vers 1768 2. Jusqu'à cette année la Corse était une colonie de la République de Gêne, mais, le 5 mai 1768, par le Traité de Versailles, Gênes céda à la France sa souveraineté sur l'île. L'intérêt de la France pour le pin Laricio était essentiellement militaire : son très long fût rectiligne était très recherché pour la réalisation des mâts des voiliers.

L'un des premiers pieds de Pinus Laricio issu des graines de Turgot, âgé de 5 à 6 ans, fut planté dans l'école de botanique du Jardin des Plantes de Paris en 1774 par André Thoüin et Laurent de Jussieu. Cet arbre existe toujours, malheureusement étêté. La circonférence de son tronc est aujourd'hui de 2,80 m.

Plusieurs indices permettent de penser que le pin Laricio du parc Philipson et celui du Jardin des Plantes peuvent être frères. On a vu que les premières graines de ce type de pin ont été introduites en France par Turgot (1727-1781). Tout comme le poète Saint-Lambert, Turgot était un ami de Voltaire et du philosophe Helvetius, et fréquentait les salons mondains parisiens. Entre 1755 et 1756 il composa divers articles pour l'Encyclopédie de Diderot. En 1777 il fut élu vice-président de l'Académie des inscriptions et belles lettres. Quand on sait que Saint-Lambert fut élu à l'Académie française en 1770 et en devint le directeur, recevant régulièrement au Château Philipson ses amis académiciens, il est permis de penser que l'un des plans de pin Laricio né des graines de Turgot se soit retrouvé dans le parc du « château mignon de Saint-Lambert ».

Cependant une autre hypothèse ne doit pas être écartée : Le Château de saint-Lambert fut occupé de 1800 à 1806 par Regnault de Saint-Jean d'Angely, l' « éminence grise de Napoléon 1er ». Le pin corse a pu être planté pendant cette période, en hommage à l'Empereur. Un pin semblable fut planté à Versailles, dans le jardin du Grand Trianon en 1814. Il fut abattu par la tempête de 1999.

Dans ce parc, aujourd'hui propriété de la Résidence du Bois-Jacques, on peut encore voir le « grand platane » évoqué par Lefeuve.

On peut également admirer les écuries bâties au XIXe siècle à l'angle N-E du parc, dans le style normand.



Les écuries du XIXe siècle